• Géraldine Rué

Brésil : évasion tropicale à Ilha Grande

‘’Si le paradis existe, il n’est pas loin d’ici’’ annonce un panneau qui accueille les visiteurs à l’embarcadère de Vila do Abraão. Cette phrase est celle d’un prêtre portugais émerveillé par la beauté des lieux et qui au 16èmesiècle, accompagnait la seconde expédition au Brésil. Son statut d’homme de foi n’apporte aucune valeur particulière à ses paroles mais en arrivant à Ilha Grande, la vision est pourtant bien paradisiaque. Alleluia !

Votre ticket pour ce paradis tropical s’achète au port d’Angra do Reís situé à 150 km à l’ouest de Rio de Janeiro. Un peu moins de deux heures de navigation sont nécessaires pour accéder à l’île. La traversée sur les eaux bleu-vert de la Costa Verde aurait pu se faire dans un silence religieux ou simplement contemplatif. Mais l’équipage avait opté pour une sélection musicale inspirée des ambiances nocturnes des discothèques de Rio. La solitude des marins et le vague à l’âme sont des sentiments étrangers à ces hommes vivant sous les Tropiques. Le climat les a habitués à jouir de l’instant présent. Torses nus toute l’année, ils semblent aussi ne rien avoir à cacher. Nul besoin de mener une existence de moine cénobite pour accéder à ce paradis. Ainsi soit-il.

Située sur son littoral nord, Vila do Abraão est la principale agglomération de cet espace insulaire de 200 km2. A l’arrivée, des bagagistes transportent sacs à dos et valises sur des carrioles jusqu’aux pousadas concentrées autour des deux rues principales. Les visiteurs se déplacent à pied ou à vélo. Aucun véhicule motorisé n’est autorisé à l’exception des camions de ramassage des ordures, de celui des pompiers, et de trois minibus gratuits mais exclusivement réservés aux autochtones. Pour s’épargner des heures de marche à travers la forêt tropicale atlantique, les bateaux taxi constituent l’unique alternative pour explorer les quelques 102 plages de l’île. Les 1031 mètres de la Pedra d’Agua dominent les montagnes alentours mais ce sont les 987 mètres du Pic du Perroquet et sa forme bien distincte qui attirent le regard. Le cadre est propice aux baignades et aux randonnées. Le farniente est une autre possibilité pour qui aspire à un repos non pas éternel, mais salutaire.

Considérée comme la plus belle du Brésil, la plage Lopez Mendes compte aussi parmi les 10 sites les plus exceptionnels au monde. Après un baptême obligé dans ses eaux claires mais fréquentées, reste encore un vaste choix de lieux tout aussi sublimes et plus confidentiels. Etonnement, le tourisme ne s’est développé sur l’île que depuis une dizaine d’années : ‘’Ilha Grande a longtemps été un enfer’’ explique mon guide Gustavo. ‘’Dès le milieu du 18ème siècle, elle est le repaire de corsaires qui attendaient le passage des navires à destination de Rio. Plus tard, elle devient une léproserie et une ferme d’adaptation pour les indiens natifs et les esclaves qui y apprenaient le portugais. En 1894 on y construit une colonie pénitentiaire destinée aux prisonniers politiques et aux criminels les plus dangereux du pays. Cette prison de haute sécurité a fermé en 1994’’. C’est à cette période que l’île connait enfin la rédemption. A la grâce du tourisme.

Chaleur moite, végétation luxuriante, cris de singes hurleurs et chants d’oiseaux. Quelques tongs Havaianas abandonnées en bord de route mettent en garde les marcheurs qui s’aventurent sur le chemin des colonies. Les prisonniers l’empruntaient pour rejoindre le centre carcéral Colônia Penal Cândido Mendes situé sur la côte sud, dans le village de Dois Rios. C’est là que nous allons. Dans un virage, un petit autel abrite Notre Dame de l’Apparition, une vierge noire au près de laquelle les prisonniers s’arrêtaient pour une dernière prière. Une dizaine de mètres plus loin, un autre virage et une autre apparition divine. Mais Dieu n’y est pour rien cette fois. Chef-d’œuvre de Mère nature, le panorama est spectaculaire.

Plusieurs heures de marche à travers les sentiers vallonnés sont nécessaires pour accéder à Dois Rios. Ce petit village est réservé aux familles des anciens fonctionnaires de la prison qui se voient attribuées par l’Etat une pension à vie. Quelques chercheurs et scientifiques du centre d’études sur l’environnement et le développement durable de l’Université de Rio de Janeiro y vivent aussi depuis 1998.

Le centre de détention est en ruine mais entouré de maisons colorées. Une portion de l’édifice a été conservée et accueille un musée ainsi qu’une salle d’exposition consacrée aux œuvres d’un détenu qui n’a pas encore fini sa peine. Il vit encore sur l’île mais en liberté conditionnelle. Júlio de Almeida a 82 ans et aurait pu passer le plus clair de sa vie dans une cellule obscure. Incarcéré en 1958, son bon comportement lui a permis d’être placé aux travaux agricoles après sa troisième année de détention. Il a ainsi échappé au régime ferme et surtout, aux difficiles conditions des prisonniers pendant la dictature militaire (1964-1985).

Au restaurant du village aménagé dans les anciens murs de la prison, il commande un café à la patronne Teresa. A la place, elle lui amène un gobelet rempli de cachaça dans lequel elle verse un fond de café. Elle sait que c’est ainsi qu’il le boit. Júlio est devenu une figure locale incontournable de Dois Rios. Fier de son statut, il se réjouit de raconter son histoire aux visiteurs. ‘’Ma peine a été doublée à cause de deux tentatives d’évasion en 1960’’ explique-t-il. ‘’Elle se termine en 2014’’. Il avait été arrêté pour crime et vols. Sans évoquer ses méfaits, il partage ses regrets d’avoir gâché sa jeunesse. ‘’Mais j’ai été heureux toute ma vie ici’’ conclut-il. ‘’J’avais d’excellents rapports avec le directeur de la prison, ce qui m’a permis de faire des études et d’être chargé des travaux agricoles de l’ensemble des détenus. Plus tard, j’ai aussi été cuisinier ». Júlio a une femme et trois enfants. Cette dernière travaillait dans la prison, c’est ici qu’il l’a rencontrée. Où d’autre sinon ici ? Virage du destin, son fils est garde à l’Université.

Bien qu’en liberté conditionnelle depuis la fermeture de la prison, il ne s’éloigne jamais de l’île. Il préfère consacrer son temps à la pêche et à la création d’œuvres faites à partir d’objets de récupération. La rédemption par l’art. Ce lieu a été un véritable enfer pour tous les prisonniers mais Júlio a réussi à en faire son petit paradis.

En s’éloignant des portes de l’ancienne prison, le chemin n’est pas pavé et il conduit à une plage déserte. Sable blanc, va et vient des vagues, filet de pêche en guise de hamac tendu entre deux cocotiers, le paradis est bien là. La vue donne sur l’île de Georges le Grec, un corsaire qui a tué ses deux fils à cause d’un trésor caché dans les parages. Quelle richesse pouvait-il bien chercher alors que tout est déjà là ?

Sur le chemin du retour, une averse apocalyptique s’abat sur Ilha Grande et dans les petites rues d’Abraão, le niveau de l’eau monte très vite jusqu’aux genoux. Serré l’un contre l’autre sous leur parapluie, un couple endimanché se dirige vers l’église de l’Assemblée de Dieu. Costume blanc et mocassins pour lui, robe noire légère et pieds nus pour elle. Ils rentrent dans le petit édifice peint en bleu où des chants festifs résonnent. C’est pourtant bien une messe qu’on y célèbre. Ilha Grande semble un paradis dont les portes sont ouvertes à tous mais à une seule condition : vivre l’instant présent sans se soucier ni du passé, ni du lendemain.

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© 2019 Géraldine Rué. Tous droits réservés.

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