• Géraldine Rué

Pérou : quand le son des flûtes devient souffle de vie

Mis à jour : avr. 3

Le mot ‘’musique’’ n’existe pas pour cette communauté quechua et pourtant, les sonorités de leurs flûtes sont sacrées. Dans les Andes péruviennes, je pars à la rencontre de ces Indiens pour qui l’air qui passe dans une flûte est une mélodie qui donne le souffle de vie à la déesse Terre. Avec eux, je participe à la première récolte de l’année, une célébration qui remonte à l’époque inca.

Cette région du Pérou est horizontale vous dis - je. Horizontale à perte de vue, horizontale à couper le souffle, horizontale jusqu’au vertige. L’Altiplano se joue des repères et encore plus des sens : aucun relief n’indique que je suis à 4000 mètres d’altitude alors que mes muscles sont tétanisés à cause du manque d’oxygène. Et là-bas au loin, est-il possible que ce soit une mer ? C’est le lac Titicaca et il est immense. J’aperçois ma destination finale, un lieu pas comme les autres : Taquile est une île, une île dans le ciel.

Je dois impérativement être à l’île de Taquile le 2 février, date fixe à laquelle on célèbre la première récolte de pommes de terre. Après 3 heures de navigation sur le lac, il me reste encore 600 marches pour me hisser du port à la place principale de Taquile. Je finis cette ascension dans un état proche de l’étouffement, ridiculisée par les locaux qui étaient avec moi à bord et qui rentrent chez eux au galop chargés comme des mules de denrées achetées sur le continent.

Sur cette place principale, je dois trouver un dénommé Percy qui sera mon hôte pendant tout mon séjour. Mais comment le reconnaître ? Tous les hommes de l’ile sont vêtus du même costume traditionnel et portent un bonnet qui est blanc pour les célibataires et décoré pour les mariés. Une adresse ? Ça n’existe pas à Taquile : les maisons n’ont pas de numéro et les petits sentiers de terre n’ont pas de nom. A peine arrivée, j’ai déjà perdu tous mes repères. Il est heureusement plus facile pour Percy de me reconnaître car toutes les femmes de l’ile portent une trentaine de jupes superposées mais pas moi. Un petit homme aux pommettes saillantes et au regard rieur s’approche enfin de moi et me salue. C’est Percy. Il a un visage inca, si inca qu’il semblerait que rien ni personne n’a jamais rompu la longue lignée de ses ancêtres les fils du Soleil. Je le suis dans sa petite maison en terre où sa femme nous attend. Ma chambre dispose d’un lit simple et de cinq bassines éparpillées dans la pièce en fonction des fuites du plafond car c’est la saison des pluies. A l’extérieur, des tonneaux placés sur le toit m’offriront chaque matin un semblant de douche bien qu’il n’y ait pas d’eau courante. Il n’y a pas d’électricité non plus, mais quelques bougies dans les maisons et des centaines de milliers d’étoiles dans la nuit.


La fête de la Candelaria n’aura lieu que dans quelques jours mais je célèbre déjà la pomme de terre depuis le premier jour de mon arrivée sur l’ile : je n’ai jusqu’ici rien mangé d’autre que de la soupe de patate ! Moi qui me sentais en perte de repères, je me suis enfin trouvé un point fixe et il est copieusement servi. Peut-être que si j’étais venue plus tard dans la saison j’aurais pu varié mes menus avec haricots ou maïs, mais ces récoltes n’auront lieu que plus tard dans la saison.

Percy étant toute la journée aux champs, c’est le soir autour d’un bol de soupe que j’en apprends sur la vie à Taquile, une vie au rythme des saisons : « A chaque nouvelle récolte, nous faisons une fête pour rendre hommage à la Pachamama. Mais nous sommes catholiques aussi alors en plus de la Pachamama, nous rendons aussi hommage à un Saint ou une Vierge. Par exemple la première récolte de patates correspond à votre Chandeleur et à cette occasion, nous célébrons la Vierge de la Candelaria (Chandeleur en espagnol) » m’explique Percy. De bols de soupe en bols de soupe, je découvre combien la pratique musicale est ici étroitement liée à la Terre. On ne conçoit pas l’une sans l’autre, si bien que les habitants de Taquile jouent de la musique 6 mois par an, seulement à l’occasion d’une récolte. Les six mois restants, il faut respecter, en silence, le travail de la Pachamama. Le mot musique n’existe pas en quechua et bien que Percy sache très bien à quoi correspond ce terme, je lui fais remarquer qu’il lui préfère toujours dans nos conversations en espagnol le mot « tono », à traduire en français par « mélodie ». « La musique c’est ce qu’on écoute à la radio en faisant autre chose. Pendant nos fêtes, nous ne jouons pas plus de quatre mélodies qui correspondent à des étapes précises de la célébration, avant d’être ensuite sans cesse répétés jusqu’à la tombée de la nuit. Grâce à ces mélodies jouées aux flûtes, nous aurons des récoltes abondantes car elles transmettent le souffle de vie et appellent la pluie ». J’aimerais entendre ce répertoire avant la fête et demande à Percy s’il est possible d’organiser une session musicale. Il fait alors venir d’autres instrumentistes afin de me faire entendre leur répertoire pour la fête de la Candelaria. A cette occasion, on joue des pinkillu, des flûtes d’apparence rudimentaire faites avec du roseau. Il en existe de quatre sortes dont la taille varie de 90 cm pour la flûte la plus grande à 25 cm pour la plus petite. Leur nom correspond aux différents âges de la femme : mama pinkillu, maltona pinkillu, pinkillu ajora et pinkillu chible. Chacune joue la même mélodie mais dans un registre diffèrent, et avec plus ou moins d’ornementations.


Avant de commencer, chaque instrumentiste mouille avec de l’eau l’embouchure de sa flûte : « aujourd’hui c’est avec de l’eau mais le jour de la fête, ce sera avec de l’alcool » me précise l’un d’entre eux. Est-ce pour dilater le bois et obtenir un meilleur son ? « Mais non, on mouille cet instrument parce qu’il appelle la pluie » me corrige Percy comme si c’était évident. Pour mes oreilles d’occidentale, le son des pinkillus est très particulier. Pour tout vous dire, ces flûtes sonnent faux à mes oreilles et je trouve les mélodies très répétitives. Parce qu’elles ont l’air simples à reproduire, je demande si je peux en apprendre une : grand moment de solitude. « Les hommes apprennent à jouer du pinkillu avec leur père quand ils sont petits. Au début, on ne fait rien d’autre que de s’exercer à bien souffler. Souffler, c’est ça le plus important. Savoir bien souffler ! » Percy insiste tellement sur ce dernier point que je comprends qu’en jouant, je risque de ruiner leurs récoltes pour les dix prochaines années. Ma place n’est pas dans la participation mais dans l’observation. C’est d’ailleurs en les observant et en les écoutant que je comprends que ces flûtes ne sonnent pas faux. Lespinkillus ont une esthétique que je n’avais encore jamais eu l’occasion d’entendre et les mélodies sont répétitives car elles ont une fonction bien particulière qui est d’apporter une récolte abondante.

C’est enfin le jour de la Candelaria à Taquile. La célébration commence dans la maison du parrain de la fête et tout le village se réunît chez lui pour partager une soupe avec les pommes de terre de cette première récolte. Et parce que c’est un jour pas comme les autres, il y a des morceaux de poulet dans mon bol. Alléluia !! Je redécouvre la musique cette fois jouée dans son contexte et, croyez moi ou pas, j’ai la chair de poule. Je ne regarde plus ces instruments comme de simples morceaux de roseau, je n’entends plus ces mélodies comme des sonorités fausses et répétitives : je mesure enfin la dimension sacrée de cette musique.

Après cette soupe chez le parrain de la fête, une procession s’organise jusqu’à la place du village. Pour l’occasion, on sort de l’église une statue de la Vierge de la Candelaria aux pieds de laquelle on accroche un filet contenant les patates de la première récolte. La statue fait le tour de la place et une prière est faite devant six drapeaux symbolisant les six quartiers de l’ile. Après ce tour rituel, la fête peut commencer et des danseurs accompagnent les mélodies des pinkillus dans une ronde cadencée en frappant du pied le sol, ou plutôt la Terre. Le reste de la journée se passe à échanger des feuilles de coca et des verres de bière de maïs. Un moment de partage auquel tous les habitants, hommes et femmes, sont conviés.

C’est la fin de l’après-midi quand une légère ivresse m’envahit. Ses effets sont de plus en plus présents et j’ai à présent la tète qui tourne. Ce n’est pourtant pas l’alcool, je n’ai pas

voulu gouter à leur bière artisanale ; pour la préparer, les femmes mâchonnent longuement les graines de maïs avant de les cracher dans un seau. Le maïs macère grâce à leur salive. Mais alors, qu’est-ce qui m’arrive ? Quand les musiciens font une pause pour boire du terrible breuvage, je commence à me sentir mieux. Mais quand ils recommencent à jouer, voilà que je suis de nouveau prise de vertiges. Ça y est j’ai compris : c’est l’effet des flûtes ! J’entends depuis ce matin leurs mélodies répétitives de manière quasi ininterrompue et je suis ivre, mais ivre de musique. Quelle fête !

Demain matin, il sera déjà temps pour moi de partir et de faire mes adieux à Percy. Grâce à lui, j’ai pu recevoir la dimension sacrée de ces flûtes, et ne peux m’empêcher de repenser au début de ce voyage, quand j’étais presque horrifiée par cet instrument ! Pendant ce moment passé sur son ile, j’ai en effet traversé tous les stades de la réception sensorielle, du rejet de cette musique jusqu’au déclic et la résonance avec elle. Les musiques traditionnelles ont en effet ceci d’étrange : leur pouvoir ne s’exerce pas immédiatement ou plutôt, il faut être en situation pour le ressentir pleinement, il faut partager un moment qui a du sens. En écoutant les pinkillus, je me demande comment j’ai pu ne pas vibrer tout de suite au son de cette musique. Je quitte le Pérou différente de quand j’y suis arrivée.

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