• Géraldine Rué

Pérou : quand le son des flûtes devient souffle de vie

Le mot ‘’musique’’ n’existe pas pour cette communauté quechua et pourtant, les sonorités de leurs flûtes sont sacrées. Dans les Andes péruviennes, je pars à la rencontre de ces Indiens pour qui l’air qui devient mélodie à travers leurs instruments transmet à la Terre le souffle de vie. Avec eux, je participe à la première récolte de l’année, une célébration qui remonte à l’époque inca et que leur mode de vie insulaire a permis de préserver. 


Cette région du Pérou est horizontale vous dis- je. Horizontale à perte de vue, horizontale à couper le souffle, horizontale jusqu’au vertige. L’Altiplano se joue des repères et encore plus des sens : aucun relief n’indique que je suis à 4000 mètres d’altitude alors que mes muscles sont tétanisés par le manque d’oxygène. Et là-bas au loin, est-il possible que ce soit une mer ? C’est le lac Titicaca et il est immense. J’aperçois ma destination finale, un lieu pas comme les autres bien sûr : Taquile est une île, une île dans le ciel. 


Je dois impérativement être à Taquile le 2 février, date fixe à laquelle on célèbre la première récolte de pommes de terre. La fête de la Candelaria se passe en musique et à cette occasion, on joue des flûtes pinkillus dont il existe quatre tailles différentes. Je souhaiterais m’en acheter une et me rends donc dans la ville de Juliaca où un artisan très réputé fabrique des instruments pour les groupes de toute la région du lac.

L’atelier de Mariano est tout petit mais ressemble à un immense bric à brac... Il trouve pourtant très vite la flûte que je recherche et me la tend pour que je l’essaye. Je l’avoue, je suis assez étonnée devant la simplicité de l’instrument : une tige en roseau d’environ 35 cm avec six trous, et une petite encoche pour souffler. Je prends ma respiration... et sors un son qui me laisse dubitative. Mon pinkillu sonne faux. Mariano s’amuse de ma réaction et prend l’instrument pour me faire une démonstration. Il joue une courte mélodie qu’il répète plusieurs fois et, satisfait, s’arrête avec un grand sourire : « Tu vois, elle est parfaitement accordée. Et exactement comme elle doit l’être pour les ensembles de Taquile ! » Suis-je rassurée ? Pas du tout ! Mes doutes tournent carrément à la perplexité : le pinkillu sonne toujours aussi faux à mes oreilles. « Tu croyais quoi, que j’allais te jouer l’air d’El Condor pasa ?! » rétorque Mariano en riant. 

Pour me faire comprendre qu’il est bel et bien le meilleur fabricant de flûtes du coin, le petit artisan sort de derrière son comptoir toutes les matrices qu’il utilise pour reproduire l’esthétique de chaque groupe de la région et m’explique : « Dans les Andes, en plus de leurs mélodies, chaque village a sa sonorité propre : d’autres communautés jouent aussi du pinkillu mais leurs ensembles ne sonnent pas comme à Taquile. Et je sais que pour ton oreille d’occidentale, tout ceci sonne faux, que ce soit le pinkillu de Taquile ou de n’importe où dans la région. Mais il faut que tu comprennes qu’ici, nous aimons quand l’air siffle dans l’instrument. Nous appelons ça le ‘’son citronné’’ et c’est très exactement ce que nous recherchons : ces flûtes sont des instruments rituels et à travers elles nous faisons venir le souffle vital nécessaire pour que les récoltes soient abondantes.’’ 

Je quitte mon ami une flûte à la main et surtout, les oreilles préparées pour ce voyage à Taquile. 


Après 3 heures de navigation, encore 600 marches me séparent du port à la place principale de Taquile. Une ascension que je finis dans un état proche de l’apoplexie, ridiculisée par les petits vieux qui étaient avec moi à bord et que je vois partir au galop alors qu’ils sont chargés comme des mules !  Sur la place, je dois retrouver un dénommé Percy. Mais comment le reconnaître ? Tous les hommes de l’ile sont vêtus du même costume traditionnel et portent un bonnet. Je sais de Percy qu’il est un excellent flûtiste, mais ses qualités d’instrumentiste ne lui confèrent aucun statut particulier car tout le monde est avant tout paysan ici. Une adresse ? Ca n’existe pas à Taquile : les maisons n’ont pas de numéros et les petits sentiers de terre n’ont pas de nom. A peine arrivée, j’ai déjà perdu tous mes repères... Il est heureusement plus facile pour Percy de me reconnaître car toutes les femmes de l’ile portent une trentaine de jupes superposées mais pas moi. Un petit homme aux paumettes saillantes et au regard rieur s’approche donc de moi. Nous nous saluons, Percy a un visage inca. Si inca qu’il semblerait que rien ni personne n’a jamais rompu la longue lignée de ses ancêtres les fils du Soleil. Je le suis dans sa petite maison en adobe où sa femme nous attend. Ma chambre dispose d’un lit simple et de cinq bassines éparpillées dans la pièce en fonction des fuites du plafond. C’est la saison des pluies et à l’extérieur, des tonneaux placés sur le toit m’offriront chaque matin un semblant d’eau courante le temps d’une douche. Il n’y a pas d’électricité non plus, mais quelques bougies dans les maisons et des centaines de milliers d’étoiles dans la nuit. 


La fête de la Candelaria n’aura lieu que dans quelques jours mais je célèbre déjà la pomme de terre depuis le premier jour de mon arrivée sur l’ile : je n’ai jusqu’ici rien mangé d’autre que de la soupe de patate ! Moi qui me sentais en perte de repères, je me suis enfin trouvé un point fixe et il est copieusement servi. Peut-être que si j’étais venue plus tard dans la saison j’aurais pu varié mes plats avec haricots ou maïs, mais ces récoltes n’auront lieu que plus tard dans la saison et toutes seront célébrées. 

Percy étant toute la journée aux champs, c’est le soir autour d’un bol de soupe que j’apprends combien la vie à Taquile se passe au rythme des saisons : « A chaque nouvelle récolte, nous faisons une fête pour rendre hommage à la Pachamama et au Saint ou la Vierge correspondant à la période car nous sommes catholiques et croyons aussi en Dieu et Jésus. Par exemple la première récolte de patates correspond à votre Chandeleure et nous célébrons aussi le Vierge de la Candelaria. Mais nos croyances incas signifient aussi que nous ne jouons de la musique que six mois par an seulement car le reste de l’année, il faut respecter, en silence, le travail de la Pachamama » m’explique Percy. De bols de soupe en bols de soupe, j’apprends aussi qu’on utilise à d’autres périodes de l’année d’autres types de flûtes et que chacune correspond à une récolte précise. La pratique musicale est ici étroitement liée à la Terre et l’on ne conçoit pas l’une sans l’autre. 


Le mot musique n’existe pas en quechua et bien que Percy sache très bien à quoi correspond ce terme, je lui fais remarquer qu’il lui préfère toujours dans nos conversations en espagnol le mot « tono », à traduire en français par « mélodie ». « La musique c’est ce qu’on écoute à la radio en faisant autre chose. Pendant nos fêtes, nous ne jouons pas plus de quatre « tonos » qui correspondent à des étapes précises de la célébration, avant d’être ensuite sans cesse répétés jusqu’à la tombée de la nuit. Grâce à ces mélodies jouées aux pinkillu, nous aurons des récoltes abondantes car elles transmettent le souffle de vie et appellent la pluie ». 

Parce que j’aimerais comprendre mieux ce que Percy appelle un tono, je lui demande s’il est possible d’organiser une session musicale avec lui et d’autres instrumentistes. C’est dimanche après-midi et tout le monde est là. Je vais bientôt entendre pour la première fois les quatre sortes de pinkillu jouer tous ensemble leur répertoire pour la fête de la Candelaria. Il existe quatre sortes de flûtes dont la taille varie de 90 cm pour la flûte la plus grande à 25 cm pour la plus petite. Leur nom correspond aux différents âges de la femme : mama pinkillu, maltona pinkillu, pinkillu ajora et pinkillu chible. Chacune jouera la même mélodie dans un registre diffèrent, et avec plus ou moins d’ornementations. 

Avant de commencer, chaque instrumentiste mouille avec de l’eau l’embouchure de sa flûte : « aujourd’hui c’est avec de l’eau mais pour le jour de la fête, ce sera aussi avec de l’alcool » me précise l’un d’entre eux. Est-ce pour dilater le bois et que le son soit meilleur ?  « Mais non, c’est parce que cet instrument appelle la pluie et je te l’ai déjà expliqué ! » continue Percy comme si tout ceci était évident. 

J’étais prévenue, les tonos sont donc très répétitifs et se constituent tous d’un antécédent et son conséquent, c’est à dire d’un fragment mélodique suspensif et d’un autre conclusif. Ces mélodies sont si répétitives que je demande si je peux en apprendre une : grand moment de solitude. «Les hommes apprennent à jouer du pinkillu par leur père quand ils sont petits. Et au début, on ne fait rien d’autre que de s’exercer à bien souffler. Savoir souffler, c’est ça le plus important. Savoir bien souffler ! » Percy insiste tellement sur ce dernier point que je comprends qu’en jouant, je risque de ruiner leurs récoltes pour les dix prochaines années. Ma place n’est pas dans la participation mais dans l’observation. Et c’est précisément en les observant et en les écoutant que je comprends enfin le pouvoir des mélodies jouées aux flûtes pinkillu. Je ne regarde plus ces instruments comme de simples morceaux de roseau, je n’entends plus ces mélodies comme des sonorités fausses : je mesure enfin leur dimension sacrée. 


C’est enfin le jour de la Candelaria à Taquile. La célébration commence dans la maison du parrain de la fête et tout le village se réunît chez lui pour partager une soupe avec les pommes de terre de cette première récolte. Et parce que c’est un jour pas comme les autres, il y a des morceaux de poulet dans mon bol. Alléluia !! Mais un autre évènement de taille est arrivé aujourd’hui et pour le mettre en perspective, il me faut en faire appel à votre mémoire : vous souvenez-vous de ce moment chez le fabricant de flûte où mes poils se hérissaient en entendant pour la première fois le pinkillu ? Et bien me croyez-vous si je vous dis que ce 2 février à 10h48 précises, j’ai eu la chair de poule au son de ce même instrument ? Oui, la chair de poule ! Je n’écoute plus cette musique comme avant et ces mélodies me vont cette fois droit au cœur. 

Après cette soupe chez le parrain de la fête, une procession s’organise jusqu’à la place du village. Pour l’occasion, on sort de l’église une statue de la Vierge de la Candelaria aux pieds de laquelle on accroche un filet contenant des patates de la première récolte. La statue fait le tour de la place et une prière est faite devant six drapeaux symbolisant les six quartiers de l’ile. Après ce tour rituel, la fête peut commencer et les danseurs Negritos accompagnent les mélodies des pinkillus dans une ronde cadencée et des pas qui frappent le sol, ou plutôt la Terre. Le reste de la journée se passe à échanger des feuilles de coca et des verres de bière de maïs. Un moment de partage auquel tous les habitants, hommes et femmes, sont conviés. Il est 17h36 quand une légère ivresse m’envahit. Ses effets sont de plus en plus présents et j’ai à présent la tète qui tourne. Ce n’est pourtant pas l’alcool, je n’ai pas voulu gouter à leur bière artisanale car je sais que pour la préparer, les femmes ont mâchonné les graines de maïs pendant des heures avant de les cracher dans un seau, et que c’est leur salive qui joue le rôle de macération. Mais alors, qu’est-ce qui m’arrive ? Les musiciens font une pause pour boire du terrible breuvage, et je commence à me sentir mieux. Mais quand ils recommencent à jouer, voilà que je suis de nouveau prise de vertiges. Ca y est j’ai compris : c’est l’effet des flûtes ! Je les entends de manière quasi ininterrompue depuis ce matin 10h et ce sont ces mélodies sans cesse répétées me rendent comme ça. Je suis ivre de musique Quelle fête ! 

Demain matin, il sera déjà temps pour moi de partir et de faire mes adieux à Percy. Grâce à lui, j’ai pu recevoir la dimension sacrée de ces flûtes, et ne peux m’empêcher de repenser au début de ce voyage, quand j’étais presque horrifiée par cet instrument ! Pendant ce moment passé sur son ile, j’ai en effet traversé tous les stades de la réception sensorielle, du rejet de cette musique jusqu’au déclic et la résonnance avec elle. Les musiques traditionnelles ont en effet ceci d’étrange : leur pouvoir ne s’exerce pas immédiatement ou plutôt, il faut être en situation pour le ressentir pleinement, et partager avec les gens un moment qui a du sens. En écoutant leurs pinkillus, je me demande comment j’ai pu ne pas vibrer tout de suite au son de cette musique En quittant le Pérou, je me sens différente de lorsque je suis arrivée.

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© 2019 Géraldine Rué. Tous droits réservés.

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